Quelle chance est la nôtre d'être dans notre brousse libre !

5 Avril 2019, 19:10pm

Publié par learning-from.over-blog.fr

Quelle chance est la nôtre d'être dans notre brousse libre !

Début décembre 1935, obligation nous fut faite d'aller à Paris pour l'équipement de l'internat de notre école. L'occasion se présenta pour nous de faire une visite éclair à l'école de plein air de Suresne. Henri Sellier, maire socialiste, avait réalisé là, de façon grandiose l'interpénétration des immeubles et de la nature dans une perspective d'hygiène et de besoin social, dans un modernisme soucieux d'air, de lumière et d'esthétique. L'école venait à peine d'ouvrir ses portes. en fait, toutes les portes, et mieux encore les parois de verre transformaient toutes les classes en écoles de plein air car elles coulissaient d'elles mêmes pour donner accès aux vastes jardins, au parc dont les essences d'arbres étaient des plus variées. L'ensemble architectural, l'organisation fonctionnelle de tous les bâtiments, la richesse structurelle des locaux, la profusion des détails de commodité, pensés, venus à point à la disposition des besoins de l'enfant étaient une telle réussite qu'ils semblaient jeter un défi à toute autre initiative du genre.

Piscine, terrain de jeux, jardins s'inscrivaient harmonieusement dans une nature adroitement civilisée, projection dans la cité d'un terroir ayant perdu ses exubérances un peu folles pour devenir plus accueillant à la promenade improvisée ou à la leçon de chose imposée par les programmes strictement respectés ici.

L'effectif était constitué par plus de deux cents élèves de Suresne, choisis parmi les enfants de santé fragile et les cas sociaux. Des autocars faisaient le ramassage des enfants le matin et les ramenaient le soir vers leur foyer ouvrier, après une fastueuse journée passée dans un milieu scolaire et naturel qui, jouissant de tout le confort bourgeois, leur faisait inévitablement sentir l'aliénation de la classe prolétarienne. Pourquoi les enfants du peuple ne jouiraient-ils pas des biens dévolus aux seuls enfants de riche ? l'argument n'était hélas valable que pour les deux cents petits privilégiés de Suresne et cela pendant quelques semaines ou quelques mois car, leur santé rétablie, il fallait reprendre le chemin de la communale et de l'humble logis si ce n'était du taudis.

Cette transplantation de quelques heures dans ce monde insoupçonné, créé de toutes pièces par les spécialistes de toutes disciplines et de grand talent nous laissa quelque peu abasourdis... Nous marchions en silence entre les haies fleuries, nous orientant vers une sortie qui allait nous redonner liberté d'esprit et sentiment lucide de notre propre aventure.

"Quelle chance est la nôtre d'être dans notre brousse libre !

Nous sommes, nous, à un grand commencement qui exalte sans cesse nos initiatives et nos pouvoirs. À Suresne, ils sont d'emblée à un aboutissement si riche et si envoûtant qu'il est une aliénation permanente des possibilité d'invention des maîtres et des élèves.

C'est une conception erronée de l'éducation.

L'enfant doit apprendre à faire son nid même s'il ne siat pas le faire parfait tout d'un coup. C'est dès les plus jeunes années que doit se faire cet apprentissage pour servir d'assise solide à la montée de l'être vers la maîtrise. Après cette visite, je suis plus que jamais confiant dans l'à propos de notre réserve d'enfants. Il nous manque, il est vrai, le temps et l'argent c'est un handicap mais nous triompherons !" [...]

Le lendemain matin nous retrouvions notre brousse : nos enfants sauvages accouraient comme une envolée de moineaux au devant de la vieille auto nous ramenant de la gare. C'était visible, ils s'étaient fait beaux pour nous accueillir : nets de visage, les chevelures disciplinées, les bras tendus, le coeur offrant, ils étaient dans la spontanéité de cet instant des retrouvailles embellis d'un grand bonheur. Oui nous retrouvions "nos" enfants.

 

Elise Freinet, L'école Freinet réserve d'enfants, Maspero, 1975

Quelle chance est la nôtre d'être dans notre brousse libre !

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